Publié le 12 mars 2024

La toponymie réunionnaise n’est pas une simple collection de noms exotiques ; c’est une archive géographique de la résistance des esclaves marrons et des contraintes de l’engagisme.

  • Les Hauts et les cirques portent des noms malgaches, témoins de la « toponymie de résistance » des esclaves en fuite qui s’y sont réfugiés.
  • À l’inverse, les Bas côtiers, aux noms français, racontent l’histoire de l’engagisme indien, où la main-d’œuvre était assignée aux plantations sucrières existantes.

Recommandation : Pour réellement comprendre La Réunion, il faut apprendre à lire son paysage comme un document historique vivant, où chaque lieu raconte une strate du peuplement de l’île.

Pour tout passionné d’histoire, les noms de lieux réunionnais comme Cilaos, Mafate ou Salazie interpellent. Leur consonance intrigue et évoque immédiatement une origine lointaine. La réponse facile, souvent entendue, est qu’ils proviennent de Madagascar. Si cette affirmation est juste, elle ne représente que la couche la plus visible d’une histoire bien plus complexe, gravée à même le relief de l’île. Comprendre La Réunion, c’est aller au-delà de la simple liste des origines pour déchiffrer comment les vagues migratoires, volontaires ou forcées, ont littéralement sculpté le paysage.

L’histoire du peuplement de La Réunion n’est pas un récit linéaire, mais une superposition de destins. C’est un palimpseste géographique où se lisent les stratégies de survie des esclaves marrons, les exigences de l’économie sucrière post-abolitionniste et les dynamiques de coopération régionale. L’erreur serait de croire que ces histoires sont séparées. En réalité, elles s’entremêlent et se répondent dans l’espace : la géographie du refuge des uns explique la géographie de la contrainte des autres. Les noms malgaches des sommets ne peuvent se comprendre sans évoquer les noms français des plantations côtières.

Mais si la clé n’était pas de simplement cataloguer les origines, mais de comprendre comment le paysage lui-même est devenu une archive vivante ? Cet article propose une lecture géographique et historique de l’île, où chaque toponyme, chaque culture agricole et chaque quartier révèle une facette de l’héritage malgache, africain et indien. Nous verrons que la carte de La Réunion est une mosaïque qui raconte à la fois la résistance, la soumission et l’incroyable capacité d’adaptation des peuples qui l’ont façonnée.

Pour naviguer dans ce récit complexe inscrit dans le territoire, cet article explore les différentes strates historiques et géographiques qui composent l’identité réunionnaise. Le sommaire suivant vous guidera à travers les traces laissées par chaque grande vague de peuplement.

Pourquoi tant de noms de sommets (Cilaos, Mafate) viennent-ils de la Grande Île ?

La présence massive de toponymes malgaches dans les Hauts de La Réunion n’est pas un hasard, mais le résultat direct du phénomène du marronnage. Les esclaves fuyant les plantations, majoritairement d’origine malgache aux premières heures de la colonie, trouvaient refuge dans les cirques et les montagnes quasi impénétrables. En s’appropriant ces territoires hostiles, ils n’ont pas seulement survécu ; ils ont créé une société et une culture propres. Nommer les lieux était un acte fondamental de cette réappropriation, une forme de toponymie de résistance face au pouvoir colonial qui les avait dépossédés de leur identité.

Cilaos viendrait ainsi de « Tsilaosa » (lieu que l’on ne quitte pas), Mafate d’un chef marron nommé Mafaty, et Salazie de « Salazane » (le bon campement). Ces noms n’étaient pas de simples étiquettes, mais des marqueurs d’un territoire reconquis, porteurs de sens pour ceux qui y vivaient cachés. Cependant, cette histoire a souvent été altérée par l’administration coloniale, qui a tenté d’effacer ou de « franciser » ces traces jugées trop subversives.

Étude de cas : La francisation des toponymes du marronnage

L’histoire de la cartographie réunionnaise est ponctuée de transformations linguistiques visant à gommer l’héritage malgache. Par exemple, le Camp de Pitse, du nom d’un chef marron, est devenu le « Camp de Puces ». Les sommets de Grand et Petit Bénare (du malgache be nara : « où il fait très froid ») ont été transformés en « Grand et Petit Bénard ». De même, Kelval (de kely vala : « le petit enclos ») est devenu Kerval. Ces modifications, en apparence anodines, sont en réalité une seconde violence symbolique, effaçant la mémoire de ceux qui avaient trouvé la liberté dans ces montagnes.

L’étude de ces noms et de leurs déformations successives permet de reconstituer une véritable carte de la résistance esclave. Elle révèle une géographie parallèle, celle des marrons, qui a durablement marqué le paysage et l’imaginaire réunionnais, bien plus profondément que ne le laissent paraître les cartes officielles. Un effort de reconnaissance patrimoniale est d’ailleurs en cours, comme en témoigne la récente décision de l’UNESCO d’inscrire au registre Mémoire du monde les registres nominatifs d’esclaves des anciennes colonies françaises, offrant de nouvelles pistes pour retracer ces parcours.

Comment l’engagisme indien a-t-il sauvé l’économie sucrière après 1848 ?

L’abolition de l’esclavage en 1848 a plongé l’économie de plantation réunionnaise dans une crise profonde. Les grands propriétaires terriens, privés d’une main-d’œuvre servile, se sont tournés vers un nouveau système : l’engagisme. Des dizaines de milliers de travailleurs, principalement originaires du sud de l’Inde (la côte de Malabar, d’où le nom « Malbar »), mais aussi d’Afrique et de Chine, ont été recrutés sous contrat pour travailler dans les champs de canne à sucre. Cet afflux massif a non seulement sauvé l’industrie sucrière, mais a aussi profondément redessiné la démographie et la géographie humaine des Bas de l’île.

Contrairement aux marrons malgaches qui ont conquis et nommé les Hauts, les engagés indiens ont été assignés à des domaines sucriers déjà existants et nommés par les colons français (par ex. Le Gol, Bois-Rouge, Stella Matutina). Ils ont été installés dans des « camps » à proximité des usines, créant des foyers de peuplement qui sont aujourd’hui devenus des quartiers ou des villages. Leur histoire n’est donc pas celle d’une toponymie de conquête, mais d’une installation contrainte, dictée par les besoins de l’économie de plantation. Cette distinction géographique est fondamentale pour comprendre la répartition actuelle des populations sur l’île.

Travailleurs dans un champ de canne à sucre à La Réunion avec les montagnes en arrière-plan

Leur héritage n’est pas inscrit dans les noms des montagnes, mais dans le paysage culturel et religieux des plaines côtières. Les temples tamouls colorés, érigés à proximité des anciennes usines sucrières, témoignent de la permanence de leur foi et de leur culture malgré des conditions de vie extrêmement difficiles. Ce sont ces traces, plus discrètes que les toponymes, qui racontent l’histoire de l’engagisme.

Plan d’action : Retrouver les traces de l’engagisme sur le terrain

  1. Identifier les anciennes usines sucrières : Repérez sur une carte les sites des grandes usines comme Le Gol (Saint-Louis) ou Bois-Rouge (Saint-André). Les quartiers environnants portent souvent la mémoire des camps d’engagés.
  2. Visiter les temples tamouls : Observez la localisation des grands temples (kovils). Leur proximité avec les zones de culture de la canne est un indicateur direct des foyers de peuplement « Malbar ».
  3. Explorer les archives en ligne : Consultez les archives départementales de La Réunion, qui numérisent progressivement les registres des engagés. Ces documents peuvent révéler les noms, les origines et les plantations d’affectation.
  4. Comparer la toponymie des Hauts et des Bas : Notez la différence entre les noms de lieux des cirques (origine malgache) et ceux des plaines littorales (origine française), reflétant deux histoires migratoires distinctes.
  5. Rechercher les musées dédiés : Visitez des lieux comme le musée Stella Matutina, qui retrace l’histoire de l’économie sucrière et, par extension, celle de l’esclavage et de l’engagisme.

Mozambique ou Zanzibar : d’où venaient précisément les esclaves de l’île Bourbon ?

Si l’origine malgache d’une partie des esclaves est bien documentée, notamment grâce à la toponymie, retracer la provenance exacte des esclaves africains est une tâche beaucoup plus ardue pour les historiens et les généalogistes. Les registres coloniaux, lorsqu’ils existent, sont souvent laconiques. Ils se contentent de la mention « Cafre », un terme dérivé de l’arabe « Kafir » (infidèle), utilisé par les négriers pour désigner de manière générique et péjorative toute personne originaire d’Afrique subsaharienne, sans plus de précision.

Cette imprécision administrative masque une diversité d’origines. Les travaux historiques pointent majoritairement vers l’Afrique de l’Est, notamment le canal du Mozambique et les comptoirs de Zanzibar, comme principales sources de la traite à destination des Mascareignes. Des ethnies comme les Makua du Mozambique sont souvent citées. Cependant, il est extrêmement rare de trouver une origine géographique précise mentionnée pour un individu dans les registres matricules, rendant la quête des racines très complexe pour les descendants.

Pour La Réunion, les recensements précisent la ‘caste’ de l’esclave: cafre = originaire d’Afrique (sans plus de précision), malgache = originaire de Madagascar, indien = originaire de l’Inde. Il faut regarder les travaux des historiens pour trouver des lieux plus précis comme l’Afrique de l’Est, le Mozambique, Zanzibar. Mais il est très rare qu’une origine géographique précise soit mentionnée pour un individu, encore moins quand la traite devient clandestine après 1815.

– Analyse des registres d’esclaves, Une lecture du registre matricule des esclaves par la tradition ancestrale africaine

La situation se complique davantage après l’interdiction officielle de la traite en 1815. Loin de cesser, elle devient clandestine et encore plus brutale. On estime que près de 50 000 esclaves furent introduits illégalement à La Réunion entre 1817 et 1831. Pour ces individus, arrivés dans le secret, aucune trace administrative n’était conservée, effaçant à jamais leur histoire et leur provenance. L’héritage africain à La Réunion se lit donc moins dans les archives que dans la musique (maloya), la langue créole, les pratiques spirituelles et les patronymes issus de prénoms d’esclaves.

Rougail ou Cari : quelles sont les différences fondamentales avec la cuisine mauricienne ?

La cuisine réunionnaise est, à l’image de son peuplement, un savoureux palimpseste. Les plats emblématiques que sont le cari et le rougail sont souvent confondus, pourtant ils racontent des histoires culinaires distinctes. Le cari est l’héritage direct de l’engagisme indien. Sa base est un mélange d’épices (le « massalé », version locale du garam masala) incluant curcuma, cumin, coriandre, qui sont revenues avec de l’oignon, de l’ail et du gingembre avant d’y ajouter la viande ou le poisson. C’est une technique de cuisson lente, qui rappelle les currys du sous-continent indien.

Le rougail, quant à lui, est une création plus créole. Sa base est plus simple : ail, gingembre, piment et sel pilés, auxquels on ajoute des tomates coupées en petits dés. La cuisson est généralement plus rapide. Le plus célèbre, le rougail saucisse, est un plat typiquement réunionnais. Alors que le cari est un plat « doux » en piment (que l’on ajoute à part), le rougail intègre le piment directement dans sa préparation. La cuisine mauricienne, bien que partageant des racines communes, a développé ses propres spécificités, avec une influence chinoise plus marquée et des caris souvent plus doux et plus liquides.

Gros plan macro sur des feuilles de brèdes fraîches avec des gouttes de rosée sur une table en bois

Au-delà de cette distinction, l’élément qui relie directement la cuisine réunionnaise à Madagascar est l’utilisation des brèdes. Ce terme, dérivé du mot indien « brette », désigne toutes sortes de feuilles comestibles qui accompagnent les plats. Les brèdes mafane, avec leur saveur poivrée et légèrement anesthésiante, sont particulièrement prisées à Madagascar et à La Réunion. Elles sont le symbole de ce lien culinaire profond, un ingrédient modeste qui a traversé l’océan pour devenir un pilier de la gastronomie des deux îles.

En quoi Salazie fut-il un refuge stratégique pour les esclaves en fuite ?

Le cirque de Salazie, comme ses voisins Cilaos et Mafate, représente l’archétype de la « géographie du refuge » pour les esclaves marrons. Son caractère stratégique tenait à une combinaison unique de facteurs : un accès extrêmement difficile, un isolement quasi total et des ressources suffisantes pour la survie. Entouré de remparts vertigineux et couvert d’une végétation dense et humide, Salazie offrait une cachette naturelle presque parfaite contre les détachements de « chasseurs de noirs » lancés à la poursuite des fugitifs.

L’ampleur du marronnage à La Réunion était significative. À certaines périodes, le nombre de marrons pouvait atteindre, selon les données historiques compilées, jusqu’à 7% de la population esclave totale. Pour ces hommes et ces femmes, les cirques n’étaient pas une prison, mais un sanctuaire de liberté. Ils y ont développé des techniques de survie et d’agriculture adaptées à cet environnement extrême, cultivant du maïs, des haricots ou du songe sur de petites parcelles et chassant le gibier local, comme le tangue (hérisson). Cet isolement a permis la préservation de pratiques culturelles et linguistiques d’origine malgache et africaine, qui ont ensuite infusé toute la culture créole.

L’archéologie a révélé l’ingéniosité incroyable de ces communautés. Des sites de campements ont été découverts dans des lieux que l’on pensait inhabitables, témoignant d’une connaissance intime et d’une maîtrise parfaite du milieu montagnard.

Étude de cas : La « vallée secrète », un refuge extrême

Découverte dans le cirque de Cilaos, la « vallée secrète » illustre jusqu’où les marrons étaient prêts à aller pour leur liberté. Nichée à 2 200 mètres d’altitude, cette petite vallée de 450 mètres de long est protégée par des murailles rocheuses de 50 mètres de haut. Les archéologues y ont trouvé les restes de campements et ont découvert que ses habitants se nourrissaient principalement de pétrels de Barau, des oiseaux marins endémiques qui nichent à cette altitude. Les marrons capturaient les oiseaux directement dans leurs terriers, une source de protéines saisonnière qui démontre une adaptation extraordinaire à un environnement hostile.

Salazie et les autres cirques sont donc bien plus que de spectaculaires paysages. Ils sont les dépositaires de l’histoire de la résistance à l’esclavage, des sanctuaires où s’est forgée une partie essentielle de l’identité réunionnaise. C’est dans ces refuges que sont nées les légendes de chefs marrons comme Anchaing, dont le nom a été donné à un piton emblématique de Salazie.

Cafres, Malbars, Yabs, Zoreils : d’où viennent les différents groupes qui composent la population ?

La population réunionnaise est un kaléidoscope d’origines, et les termes populaires utilisés pour la décrire sont eux-mêmes chargés d’histoire. Ces mots, parfois nés sous la plume des colons, ont été réappropriés et portent aujourd’hui une identité complexe, liée à une géographie et une histoire spécifiques.

Les Cafres désignent les descendants des esclaves africains. Comme nous l’avons vu, le terme vient de l’arabe « Kafir », mais il a été revendiqué comme une identité forte, notamment à travers la culture du maloya. Leur origine géographique est diverse (Mozambique, Afrique de l’Est), mais leur histoire commune est celle de l’esclavage et de la résistance. Les Malbars sont les descendants des engagés indiens, majoritairement de religion hindoue et originaires de la côte de Malabar. Leur histoire est liée aux plantations sucrières des Bas, et le terme « Malbar » ne désigne pas que des Tamouls, mais aussi des populations venues du nord de l’Inde. Ils ont joué un rôle clé dans la préservation de l’hindouisme sur l’île.

Les Yabs (ou « Petits Blancs des Hauts ») sont les descendants des premiers colons européens pauvres, qui n’ont pas pu acquérir de grandes terres sur le littoral et se sont installés dans les Hauts et les cirques. Leur histoire est donc géographiquement liée à celle des marrons, avec qui ils ont parfois cohabité dans une relation complexe. Enfin, les Zoreils désignent les Français de métropole venus s’installer sur l’île. Le mot viendrait de l’expression « z’oreilles » car il fallait tendre l’oreille pour comprendre leur français, différent du créole. À ces groupes s’ajoutent les « Chinois » et les « Zarabes » (musulmans du Gujarat), arrivés comme engagés ou commerçants. Le terme « marron » lui-même est lourd de sens, comme le rappelle l’historien Bruno Maillard :

Le terme ‘marrons’ vient du mot espagnol ‘cimarrón’, qui désigne un animal domestique retourné à la vie sauvage. Ce terme était également utilisé pour désigner les esclaves qui avaient fui les plantations, car à cette époque les esclaves étaient chosifiés, animalisés ; l’esclave était considéré juridiquement comme un ‘bien’, et en pratique comme une vache ou un mulet.

– Bruno Maillard, Entretien sur le marronnage dans Afrique XXI

Cette déshumanisation initiale rend la réappropriation des noms et des territoires par les marrons encore plus puissante. Aujourd’hui, ces catégories sont de plus en plus poreuses grâce au métissage, mais elles restent des clés de lecture essentielles pour comprendre la construction sociale et spatiale de La Réunion.

À retenir

  • La toponymie est une archive : Les noms de lieux dans les Hauts (Cilaos, Mafate) sont un héritage direct de la résistance des esclaves marrons d’origine malgache, qui ont nommé leur territoire de liberté.
  • Deux géographies, deux histoires : Les Hauts racontent une histoire de refuge et de conquête (marrons), tandis que les Bas côtiers racontent une histoire de contrainte économique (engagés indiens dans les plantations sucrières).
  • La cuisine comme palimpseste : Le cari (héritage indien) et le rougail (création créole) coexistent avec des ingrédients comme les brèdes, qui marquent le lien persistant avec la gastronomie malgache.

Comment le paysage urbain réunionnais intègre-t-il mosquées, pagodes et églises dans un même quartier ?

Le fameux « vivre-ensemble » réunionnais, souvent illustré par la proximité des lieux de culte, n’est pas le fruit d’un grand plan d’urbanisme multiculturel, mais l’héritage direct de la géographie des migrations successives. L’église catholique, religion des colons, a structuré le territoire dès les débuts, s’implantant dans chaque village au fur et à mesure de l’avancée de la colonisation. Les autres cultes sont arrivés plus tard, et leur installation a suivi une logique économique et sociale.

Les temples hindous (« kovils »), comme nous l’avons vu, ont été construits par les engagés « Malbars » à proximité des grandes plantations sucrières des Bas et des villes côtières où ils travaillaient. Leur présence est donc intimement liée à l’économie de la canne du 19ème siècle. Les mosquées ont été érigées par la communauté musulmane originaire du Gujarat en Inde, les « Zarabes », arrivés à la fin du 19ème siècle. Spécialisés dans le commerce de tissus et de détail, ils se sont installés au cœur des centres-villes, notamment à Saint-Denis et Saint-Pierre, où ils ont bâti leurs lieux de culte au milieu des artères commerciales.

Enfin, les pagodes et temples chinois ont été construits par la communauté chinoise, venue également comme main-d’œuvre puis s’orientant rapidement vers le commerce de l’alimentation. Eux aussi se sont implantés dans les centres urbains. La coexistence des édifices religieux n’est donc pas une mise en scène. C’est le résultat pragmatique de vagues migratoires qui ont investi des espaces économiques différents à des époques différentes : les catholiques partout, les hindous près des champs de canne, et les musulmans et Chinois au cœur des zones commerciales.

Cette proximité, née de l’histoire économique, a fini par créer une familiarité et une tolérance au quotidien qui sont devenues une des signatures de la société réunionnaise. Le paysage urbain est ainsi le miroir de cette histoire : un espace où les strates du peuplement cohabitent non pas par planification, mais par la force d’une histoire partagée, faite de travail, de commerce et d’adaptation.

Quel rôle joue La Réunion aujourd’hui dans la coopération régionale de l’Océan Indien ?

Forte de cette histoire connectée à Madagascar, à l’Afrique et à l’Inde, La Réunion cherche aujourd’hui à se positionner comme un acteur clé de la coopération dans la zone. En tant que Région Ultrapériphérique européenne, elle sert de pont entre l’Union Européenne et les pays de la Commission de l’Océan Indien (COI). Cette coopération se décline sur plusieurs plans : économique, scientifique (recherche agronomique, surveillance volcanique), sanitaire et culturel.

Cependant, cette relation n’a pas toujours été simple et reste marquée par les souvenirs complexes de la période post-coloniale. Le cas de l’enclave de la Sakay à Madagascar en est un exemple frappant.

Étude de cas : La Sakay, l’échec d’une coopération post-coloniale

Imaginé dans les années 1950 pour répondre à l’explosion démographique de La Réunion, le projet de la Sakay consistait à installer des milliers de colons réunionnais sur des terres fertiles à Madagascar. Soutenu financièrement par la France, le projet a connu une première crise avec l’indépendance malgache en 1960. Les tensions n’ont cessé de croître jusqu’en 1977, où les derniers migrants ont été expulsés et leurs biens « malgachisés », laissant un souvenir amer et des relations diplomatiques tendues pour des décennies.

Cet épisode montre la complexité des relations post-coloniales. Aujourd’hui, la coopération se veut plus équilibrée, axée sur des projets mutuellement bénéfiques. Le tableau ci-dessous résume l’évolution de ces liens tumultueux avec Madagascar, qui servent de modèle pour comprendre les dynamiques avec les autres îles.

Relations La Réunion-Madagascar : de la colonisation à la coopération
Période Type de relation Caractéristiques
1880-1895 Colonisation militaire Participation de bataillons militaires réunionnais à la conquête de Madagascar selon le principe de la ‘Colonie colonisatrice’.
1896-1960 Migration économique Départ de Réunionnais espérant fonder une nouvelle vie à Madagascar et arrivée d’engagés malgaches à La Réunion.
1960-1977 Coopération post-coloniale tendue Maintien de l’enclave de la Sakay puis rapatriement forcé des Réunionnais.
Aujourd’hui Diplomatie culturelle Projets patrimoniaux et touristiques basés sur l’histoire partagée visible dans la toponymie.

Ce tableau, inspiré d’une analyse des relations connectées entre les deux îles, montre que la diplomatie se tourne désormais vers le patrimoine commun. En valorisant l’histoire partagée, visible dans la toponymie, la cuisine ou la musique, La Réunion tente de bâtir un avenir de coopération qui reconnaît les blessures du passé pour mieux construire un futur partagé.

Pour approfondir votre compréhension de cette histoire unique et peut-être même organiser un voyage thématique sur les traces de vos ancêtres, l’étape suivante consiste à consulter les ressources des archives départementales et des associations de généalogie locales.

Rédigé par Sarasvathi Virama, Docteure en Anthropologie sociale et médiatrice culturelle spécialisée dans l'histoire du peuplement de l'Océan Indien. Elle décrypte depuis 12 ans les traditions spirituelles, l'architecture créole et l'héritage du marronnage pour les institutions muséales locales.