La gastronomie réunionnaise constitue un patrimoine vivant où se rencontrent les saveurs du monde entier. Nichée dans l’océan Indien, cette île volcanique a vu se croiser des populations venues d’Afrique, d’Inde, de Madagascar, de Chine et d’Europe, donnant naissance à une cuisine créole authentique et généreuse. Chaque plat raconte une histoire de métissage, chaque épice témoigne d’un héritage culturel transmis de génération en génération. Le mariage des techniques culinaires ancestrales et des produits locaux exceptionnels crée une identité gastronomique unique qui fait aujourd’hui la fierté des Réunionnais et la curiosité des voyageurs gourmands.

Les fondamentaux du métissage culinaire réunionnais : inde, afrique, europe et chine

L’identité culinaire de La Réunion trouve ses racines dans l’histoire complexe du peuplement de l’île. Contrairement à d’autres territoires, La Réunion était inhabitée jusqu’au XVIIe siècle, permettant aux différentes vagues migratoires de construire ensemble une culture gastronomique sans précédent. Les engagés indiens, arrivés massivement après l’abolition de l’esclavage en 1848, ont apporté leur maîtrise des épices et leurs techniques de cuisson lente. Les esclaves africains et malgaches ont introduit des méthodes de conservation comme le fumage et la fermentation. Les colons européens ont transmis leur savoir-faire en matière de gratins et de ragoûts, tandis que les commerçants chinois ont enrichi le répertoire avec leurs techniques de sautés rapides et leurs préparations vapeur.

L’héritage des épices tamoules : massalé, combava et curcuma frais

La communauté tamoule a profondément marqué la cuisine réunionnaise par son utilisation sophistiquée des épices. Le massalé, mélange complexe comprenant coriandre, cumin, fenugrec, graines de moutarde et clous de girofle, se torréfie traditionnellement dans une poêle sèche avant d’être moulu. Cette étape cruciale libère les huiles essentielles et intensifie les arômes. Le curcuma frais, appelé localement « safran péi », colore les plats d’un jaune éclatant tout en apportant ses propriétés digestives reconnues depuis des millénaires dans la médecine ayurvédique.

Le combava, cet agrume à la peau bosselée, joue un rôle fondamental dans l’équilibre aromatique des plats créoles. Ses feuilles et son zeste diffusent des notes citronnées puissantes qui rehaussent aussi bien les currys de viande que les préparations de poisson. L’art consiste à doser avec précision car son parfum peut rapidement dominer les autres saveurs. Les cuisiniers expérimentés utilisent également les feuilles de kaloupilé, cette plante aromatique dont le goût rappelle simultanément le curry et les agrumes, créant une signature olfactive immédiatement reconnaissable dans les plats massalés.

Les techniques de cuisson afro-malgaches : boucané, rougail et achards

Les populations africaines et malgaches ont transmis des techniques de conservation essentielles dans un climat tropical où la viande se détériore rapidement. Le boucané, cette méthode de fumage à froid ou à chaud, transforme le porc en une viande savoureuse qui se conserve plusieurs jours. Le processus traditionnel utilise des bois locaux comme le tamarin ou le goyavier, conférant des notes fumées

subtiles et une texture légèrement ferme. Intégré dans un rougail boucané ou dans un zembrocal riz-saucisses, le boucané illustre parfaitement la rencontre entre nécessité de conservation et recherche de goût. Ces savoir-faire afro-malgaches ont également influencé l’usage du piment et du sel comme conservateurs naturels, notamment dans les rougails secs et certains poissons salés.

Les rougails, au-delà du célèbre rougail saucisse, désignent aussi bien des plats mijotés que des condiments relevés. On retrouve ce double usage dans de nombreuses cuisines d’Afrique de l’Est, où la sauce pimentée accompagne systématiquement les plats de base. Quant aux achards, ils s’inspirent des pickles et conserves acides présents à Madagascar et sur la côte africaine : des légumes finement émincés, blanchis, puis longuement marinés dans l’huile, le vinaigre, le curcuma et le piment. Résultat : un condiment coloré, croquant et légèrement acidulé, idéal pour réveiller un simple riz blanc ou un cari de poisson.

L’apport colonial français : daube créole, civet de tangue et gratin chouchou

Avec la présence française, la cuisine réunionnaise s’est enrichie de techniques de ragoûts, de sauces liées et de gratins, rapidement adaptés aux produits du terroir. La daube créole, cousine lointaine de la daube provençale, est préparée avec du bœuf, du vin rouge, des tomates, des carottes et des épices locales comme le thym péi et le laurier. Longuement mijotée au feu doux, elle se sert avec du riz plutôt qu’avec des pâtes ou de la polenta, signe du métissage entre habitudes françaises et base alimentaire de l’océan Indien.

Le civet de tangue (tenrec), plat de chasse typiquement réunionnais, illustre aussi cette influence. Comme le civet de lièvre ou de sanglier en métropole, la viande est souvent marinée avec du vin, de l’ail, du poivre et des herbes avant d’être cuite en sauce. Les Réunionnais y ajoutent toutefois du curcuma et parfois un soupçon de gingembre, créant une sauce plus solaire et parfumée que son équivalent hexagonal. De la même manière, le gratin chouchou ou le gratin de brèdes reprennent la structure française (béchamel, fromage râpé, cuisson au four) tout en mettant en vedette des légumes purement pays.

Ces apports ont aussi structuré le repas créole tel qu’on le connaît aujourd’hui : une entrée (achards, salade d’avocat, gratin), un plat principal (cari ou civet), puis un dessert souvent à base de fruits ou de gâteaux traditionnels. On retrouve ainsi la logique des repas de fête métropolitains, mais enrichie par la convivialité propre à La Réunion et par l’abondance d’épices et de couleurs dans l’assiette.

La contribution sino-réunionnaise : mine frit, riz cantonais et chop suey péi

Les commerçants et artisans chinois, principalement originaires du sud de la Chine, ont eux aussi laissé une empreinte durable sur la cuisine réunionnaise. Les célèbres mine frit (nouilles sautées) et riz cantonais sont devenus des classiques des snacks et des tables familiales. Adaptés aux produits locaux, ils intègrent souvent des saucisses créoles, du boucané, des brèdes ou encore des œufs brouillés généreusement poivrés, créant des plats hybrides à mi-chemin entre wok cantonais et cari créole.

Le chop suey péi, sauté de légumes croquants accompagné de viande ou de crevettes, illustre l’art du feu vif et de la cuisson courte. Là où le cari demande un mijotage lent, le chop suey réunit en quelques minutes des saveurs nettes et des textures contrastées. Les sauces siav (soja), l’ail et le gingembre frais sont les piliers aromatiques de ces préparations, parfois complétés par une touche de vinaigre de riz ou de sucre pour équilibrer le tout. Vous avez déjà remarqué comme un simple bol de mine frit peut suffire à faire un repas complet ? C’est précisément cette capacité à combiner féculent, légumes et protéines dans un même plat qui séduit tant les familles réunionnaises.

Enfin, les bouchons et les nems, vendus dans les snacks, les camions-bars ou les boulangeries, témoignent de la popularité de la street-food sino-réunionnaise. Souvent consommés en apéritif ou glissés dans un “pain bouchon gratiné”, ils prouvent que la cuisine de La Réunion ne cesse d’évoluer, au carrefour des influences traditionnelles et des nouvelles habitudes de consommation.

Les ingrédients emblématiques de la gastronomie péi : du chouchou au palmiste

Si les techniques et les épices racontent l’histoire des influences extérieures, les ingrédients péi incarnent quant à eux le terroir réunionnais. Des hauteurs fraîches de Salazie aux plaines ensoleillées de l’est et de l’ouest, une incroyable diversité de plantes, de fruits et de tubercules pousse toute l’année. Bien connaître ces produits, c’est déjà voyager dans la cuisine de La Réunion sans quitter sa propre cuisine. Comment les choisir, comment les cuisiner et surtout comment les associer avec les épices créoles ? C’est ce que nous allons explorer.

Les brèdes sauvages : brède mafane, brède mourongue et brède lastron

Les brèdes désignent les feuilles comestibles de diverses plantes, consommées en bouillon, en sauté ou en accompagnement de cari. La brède mafane, célèbre pour son effet légèrement anesthésiant sur la langue, apporte une touche vibrante aux bouillons et aux rougails. Ses petites fleurs jaunes, riches en spilanthol, provoquent une sensation de picotement unique, presque ludique, qui donne l’impression que le palais “s’électrise” avant de mieux percevoir les autres saveurs.

La brède mourongue (moringa), quant à elle, est souvent présentée comme un “super-aliment” en raison de sa richesse en vitamines A, C et en minéraux. À La Réunion, elle se consomme simplement revenue avec de l’ail, du curcuma et un peu de bouillon, en accompagnement d’un cari de poisson ou de poulet. La brède lastron, issue d’une plante sauvage qui pousse sur les zones littorales, offre une texture légèrement croquante et un goût délicatement amer, parfait pour équilibrer les plats riches en gras comme le rougail boucané.

Intégrer les brèdes dans votre cuisine quotidienne, c’est comme ajouter un “vert” intelligent à votre assiette : elles apportent fibres, micronutriments et fraîcheur, tout en restant très rapides à préparer. Si vous ne trouvez pas ces variétés précises en métropole, vous pouvez vous en inspirer en jouant avec des feuilles de chou kale, d’épinards ou de fanes de radis, assaisonnées à la créole.

Les tubercules locaux : manioc, cambar, patate douce violette

Les tubercules occupent une place centrale dans l’alimentation traditionnelle réunionnaise, notamment dans les Hauts où le climat est plus frais. Le manioc, riche en amidon, se consomme bouilli, en gratin ou transformé en farine pour préparer des gâteaux et biscuits sans gluten. Il doit impérativement être bien cuit pour éliminer ses composés toxiques naturels, ce qui explique la rigueur des techniques transmises de génération en génération. Une fois maîtrisé, il devient une base neutre idéale pour absorber les sauces relevées.

Le cambar, variété locale proche du taro, développe une texture fondante après cuisson et un goût légèrement noisetté. Il accompagne souvent les caris de viande ou se prépare en carry cambar avec du curcuma, de l’ail et du thym. La patate douce violette, très prisée pour sa couleur spectaculaire, se décline aussi bien en version salée (rôtie, en zembrocal, en purée) qu’en desserts comme le gâteau patate. Sur le plan nutritionnel, elle est riche en anthocyanes, des antioxydants qui aident à lutter contre le stress oxydatif, ce qui en fait un allié santé autant qu’un plaisir gourmand.

Pour cuisiner ces tubercules à la maison, pensez à les traiter comme des “cousins exotiques” de la pomme de terre : mêmes usages, mais des saveurs et des textures plus typées. Un zembrocal patate douce curcuma, par exemple, peut remplacer avantageusement un gratin dauphinois en accompagnement d’un poulet rôti ou d’un poisson grillé.

Le cœur de palmier rouge et son extraction artisanale

Le palmiste rouge est l’un des trésors les plus précieux de la cuisine réunionnaise. Contrairement aux cœurs de palmier en conserve que l’on trouve en grande surface, le palmiste frais offre une texture croquante et juteuse, avec un goût délicat rappelant à la fois l’artichaut et la noisette verte. Son extraction reste un savoir-faire artisanal : il faut abattre le palmier, retirer les couches de gaines fibreuses puis dégager délicatement le cœur central, opération longue et minutieuse.

Parce que la surexploitation a menacé l’espèce, la coupe du palmiste est aujourd’hui réglementée et encadrée. Sur l’île, les restaurateurs se fournissent auprès de producteurs autorisés, souvent situés à la Plaine des Palmistes ou dans l’est. En cuisine, le cœur de palmier se déguste majoritairement en salade, coupé en fines rondelles et assaisonné avec huile, citron, sel, poivre et parfois quelques lamelles de piment. On en fait aussi des gratins très fins ou des préparations plus gastronomiques, associées à des fruits de mer ou du poisson fumé.

Si vous n’avez pas accès au palmiste rouge frais, vous pouvez reproduire l’esprit de ces plats en misant sur des légumes à la texture croquante et délicate : cœur de chou, fenouil jeune ou panais très finement tranchés, assaisonnés à la créole. Cela ne remplacera pas tout à fait le palmiste, mais vous offrira une expérience proche de cette “salade de luxe” version péi.

Les fruits tropicaux endémiques : bibasse, jamalac et longani

Impossible d’évoquer la cuisine réunionnaise sans parler de ses fruits tropicaux, véritables joyaux des marchés forains. La bibasse (ou nèfle du Japon) apparaît au début de l’hiver austral, avec sa chair acidulée et rafraîchissante. Elle se déguste telle quelle, en confiture ou en pâte de fruit, souvent associée à la vanille ou au gingembre. Le jamalac, petit fruit en forme de cloche de couleur rose ou rouge, possède une chair croquante et très juteuse, proche de la pomme verte mais plus légère.

Le longani, cousin du litchi, présente une chair translucide, sucrée et parfumée, qui se détache autour d’un noyau sombre. Souvent consommé en dessert de fin de repas, il se marie très bien avec un sorbet citron ou un gâteau léger. Dans la cuisine péi, ces fruits sont rarement travaillés dans des recettes complexes : leur qualité première est justement de pouvoir être dégustés frais, à pleine maturité, en respectant la saisonnalité. C’est un rappel précieux : parfois, la meilleure “recette créole” consiste simplement à choisir le bon fruit, au bon moment.

En métropole, vous pourrez parfois retrouver ces fruits dans les épiceries asiatiques ou surgelés. N’hésitez pas à les associer à vos desserts habituels : une salade de fruits exotiques avec jamalac et longani, par exemple, peut métamorphoser un simple yaourt nature en dessert digne d’un voyage dans l’océan Indien.

Le cari réunionnais : techniques de préparation et variations régionales

Le cari est bien plus qu’un plat : c’est une véritable institution culinaire et sociale. À La Réunion, on dit souvent qu’il y a “autant de caris que de cuisiniers”, tant les variations sont nombreuses d’une famille à l’autre, d’un village à l’autre. Pourtant, une base commune se retrouve partout sur l’île : oignon, ail, tomate (ou pas, selon les écoles), curcuma et parfois gingembre, le tout longuement mijoté avec une viande, un poisson ou un légume. Vous souhaitez réussir un cari chez vous ? Tout commence par la maîtrise du rougail et de la fameuse “base oignons-ail-tomates”.

La composition du rougail tomate : tomate roma, oignon pays et piment martin

Le rougail tomate est le compagnon inséparable du cari réunionnais. Ce condiment cru, haché finement, apporte fraîcheur, acidité et piquant à des plats souvent riches et mijotés. On utilise traditionnellement des tomates de type Roma bien mûres, à la chair dense et peu aqueuse, que l’on découpe en très petits dés. L’oignon pays, plus parfumé et légèrement plus doux que certaines variétés métropolitaines, est finement émincé puis incorporé aux tomates.

Le secret réside dans l’équilibre entre sel, huile et piment. Le piment martin, petit piment frais très piquant, est écrasé ou ciselé en quantité variable selon la tolérance de chacun. Un filet d’huile neutre (ou parfois d’huile d’olive), un peu de sel et parfois quelques feuilles de coriandre (cotomili) complètent la préparation. Comme pour une vinaigrette, l’idéal est de goûter et de rectifier : le rougail doit réveiller le palais sans l’agresser. Vous préparez un repas pour des invités qui supportent mal le piment ? Faites deux rougails : un “soft” sans piment et un “lévékèr” (très fort) pour les amateurs de sensations.

Le cari poulet boucané façon cilaos versus Saint-Denis

Le cari poulet boucané illustre parfaitement les variations régionales de la cuisine réunionnaise. Dans le cirque de Cilaos, situé en altitude, on privilégie souvent une version plus rustique, cuite au feu de bois dans une marmite en fonte. Le poulet, préalablement boucané (fumé), développe des arômes puissants qui se mêlent au curcuma, au gingembre et au thym sauvage des Hauts. La sauce y est généralement un peu plus épaisse, idéale pour napper un riz bien chaud après une randonnée.

À Saint-Denis ou dans les zones urbaines de la côte, la version du cari poulet boucané se fait parfois plus “légère”. Le boucané peut être moins prononcé, voire partiellement remplacé par du poulet frais pour adoucir le goût fumé. On y ajoute plus volontiers de la tomate pour apporter de l’acidité et alléger la sauce. L’usage du combava est aussi plus fréquent, quelques zestes venant rehausser le plat au dernier moment. Deux recettes pour un même intitulé : laquelle préférer ? Tout dépend de vos envies du moment et de votre équipement. Le feu de bois donne un relief incomparable, mais un bon plat préparé sur une simple plaque de cuisson, avec des produits de qualité, peut tout autant faire voyager vos convives.

Le cari bichique : pêche traditionnelle et saisonnalité des alevins

Le cari bichique est souvent qualifié de “caviar réunionnais”, en raison de la rareté et du prix élevé de ces petits alevins de poissons d’eau douce. Les bichiques remontent les embouchures des rivières à certaines périodes de l’année, suivant des cycles naturels étroitement surveillés par les pêcheurs. La pêche, très réglementée, se fait à l’aide de nasses ou de filets spécifiques, souvent au lever du soleil. Ce savoir-faire se transmet dans certaines familles depuis plusieurs générations.

En cuisine, les bichiques sont d’abord soigneusement rincés et égouttés avant d’être préparés en cari, avec la base oignons-ail-curcuma et parfois un peu de tomate. La texture est à la fois fondante et légèrement granuleuse, rappelant celle des œufs de poisson, avec un goût subtil de rivière et de mer mêlés. C’est un plat de fête, que l’on sert volontiers lors des grandes occasions ou pour honorer des invités. Si vous ne trouvez pas de bichiques, vous pouvez vous tourner vers des alternatives plus accessibles comme le cari de crevettes ou de petits poissons, en conservant la même base aromatique.

Les condiments fermentés et marinades créoles : savoir-faire ancestraux

Derrière l’éclat immédiat du piment et des épices se cache un autre pan essentiel de la cuisine réunionnaise : la fermentation et les marinades. Ces techniques, héritées en partie des cultures africaine, malgache, indienne et chinoise, permettaient à l’origine de conserver les aliments dans un climat chaud et humide. Aujourd’hui, elles sont aussi recherchées pour la complexité aromatique qu’elles apportent, un peu comme un bon fromage ou un kimchi coréen. Vous pensez que la cuisine créole se résume aux plats mijotés ? Les condiments fermentés prouvent le contraire.

Les achards de légumes : technique de dégorgeage et macération au curcuma

Les achards de légumes sont une forme de pickles créoles, préparés à base de carottes, de haricots verts, de chou, de chouchou ou encore de mangue verte. La première étape, souvent méconnue, est le dégorgeage : les légumes, émincés très finement, sont mélangés avec du sel et parfois un peu de vinaigre, puis laissés à reposer. Cette phase permet de faire sortir l’excès d’eau, de concentrer les saveurs et d’assurer une meilleure conservation.

On les rince ensuite rapidement, avant de les faire revenir quelques minutes dans de l’huile chaude parfumée à l’ail, au curcuma et au piment. Contrairement à un sauté classique, l’objectif n’est pas de cuire complètement les légumes, mais de les enrober d’épices tout en conservant leur croquant. Ils sont ensuite mis en pot avec une généreuse quantité d’huile, qui agit comme une barrière protectrice contre l’oxydation. Bien préparés, les achards se conservent plusieurs jours au frais et accompagnent aussi bien les caris que les grillades ou les sandwiches.

Le rougail mangue verte et son équilibre acide-pimenté

Le rougail mangue verte occupe une place à part dans l’univers des condiments péi. Préparé avec des mangues encore fermes et acidulées, il combine croquant, fraîcheur et puissance aromatique. Les fruits sont pelés puis coupés en petits bâtonnets ou en dés, avant d’être mélangés avec du sel, du piment, de l’ail et parfois un peu de vinaigre ou de jus de citron. Certains ajoutent aussi une pointe de sucre pour arrondir l’acidité, créant un véritable jeu de contrastes en bouche.

L’équilibre acide-pimenté est ici primordial : trop de piment, et la mangue disparaît ; pas assez, et le rougail manque de caractère. On pourrait le comparer à un ceviche de fruits : la chair se raffermit légèrement sous l’action du sel et de l’acide, tout en s’imprégnant des parfums d’ail et de piment. Servi avec un cari poisson ou un simple riz zembrocal, le rougail mangue verte apporte ce “coup de fouet” qui transforme un repas ordinaire en moment de fête.

Le massalé maison : torréfaction et mouture des épices à l’ancienne

Préparer son massalé maison est un art que certaines familles réunionnaises perpétuent encore, surtout dans les zones rurales. Le mélange de base inclut coriandre en graines, cumin, fenugrec, graines de moutarde, poivre noir, clous de girofle et curcuma sec. Chaque épice est d’abord torréfiée séparément dans une poêle sèche, jusqu’à ce qu’elle libère ses arômes, sans jamais brûler. Cette étape, comparable à la torréfaction du café, développe des notes plus profondes et légèrement grillées.

Les épices refroidies sont ensuite broyées dans un moulin ou, de façon plus traditionnelle, pilées dans un rozzi (grand pilon en pierre ou en bois). La finesse de la mouture influence directement le résultat en cuisine : un massalé plus grossier donnera du relief et du caractère, tandis qu’une poudre très fine se fondera délicatement dans la sauce. L’avantage de préparer son propre mélange ? Vous pouvez ajuster les proportions selon vos goûts, en accentuant par exemple le clou de girofle pour un cabri massalé de fête, ou au contraire en misant sur la coriandre et le cumin pour un plat plus doux.

Les plats festifs et rituels : du cabri massalé au bouillon d’os

Comme dans de nombreuses cultures, certains plats réunionnais sont intimement liés aux moments forts de la vie : mariages, cérémonies religieuses, grandes fêtes familiales ou encore veillées. Ils demandent souvent du temps, de la préparation et une cuisine “en équipe”, où chacun a son rôle. Ces recettes ne se contentent pas de nourrir, elles rassemblent et transmettent des valeurs. Avez-vous déjà remarqué comme les souvenirs de fête sont souvent associés à une odeur de plat en train de mijoter ? À La Réunion, ce sont souvent ceux du cabri massalé ou du bouillon d’os.

Le cabri massalé, d’inspiration tamoule, est indissociable de nombreuses cérémonies religieuses et des grandes réjouissances. La viande de cabri est d’abord marinée dans un mélange d’ail, de gingembre, de sel et d’épices, puis longuement cuite avec le massalé maison, des tomates et des oignons. La sauce obtenue est dense, très parfumée, parfois relevée de feuilles de kaloupilé. On le sert avec du riz blanc et des grains, mais aussi, dans certains cas, avec des pains maison ou des galettes pour saucer jusqu’à la dernière goutte.

Le bouillon d’os, plus humble en apparence, joue un rôle essentiel dans la cuisine familiale et dans certaines pratiques de soin traditionnelles. Préparé avec des os de bœuf ou de porc, longuement mijotés avec des brèdes, des carottes, des oignons et du curcuma, il donne un bouillon riche en collagène et en minéraux. On le consomme volontiers après une période de fatigue, de convalescence ou lors des soirées fraîches dans les Hauts. On pourrait le comparer à une “soupe de grand-mère” universelle, mais parfumée au thym péi et au gingembre, ce qui lui confère une dimension chaleureuse typiquement créole.

La pâtisserie et confiserie réunionnaise : bonbons péi et gâteaux traditionnels

Pour terminer ce voyage au cœur de la cuisine réunionnaise, impossible de faire l’impasse sur les douceurs péi. Les desserts et confiseries de l’île mêlent héritage français, savoir-faire indien et abondance de matières premières locales comme la patate douce, le maïs (ti’son), la noix de coco ou le miel. Loin d’être seulement sucrés, ces gâteaux sont souvent riches, nourrissants et parfumés de vanille Bourbon ou de rhum arrangé. Ils accompagnent les fêtes de fin d’année, les baptêmes, les mariages, mais aussi les goûters du quotidien.

Parmi les plus emblématiques, on retrouve le gâteau patate, le gâteau ti’son ou encore le gâteau banane, tous préparés avec des ingrédients simples mais généreux. Les bonbons miel, petites bouchées frites enrobées de sirop parfumé, et les bonbons cravate, beignets feuilletés torsadés et croustillants, sont très appréciés des enfants comme des adultes. Les bonbons piments, bien qu’étant salés et épicés, s’inscrivent eux aussi dans cette culture de la bouchée gourmande à partager à l’apéritif.

La pâtisserie réunionnaise, comme le reste de sa gastronomie, reste profondément domestique : beaucoup de recettes se transmettent oralement, sans grammes ni températures précises, mais avec des indications comme “jusqu’à ce que la pâte soit souple” ou “quand ça sent bon dans la cuisine”. C’est sans doute ce qui fait son charme : chaque famille a son gâteau patate “parfait”, sa texture de bonbon miel idéale, son dosage de rhum dans le flan coco. En vous appropriant ces recettes, n’hésitez pas à faire comme les cuisiniers péi : goûter, ajuster, et surtout partager. C’est là que réside, au fond, le véritable savoir-faire de la cuisine réunionnaise.